Mia May Le fantôme du chat, de Joan Sénéchal
Ce matin, J. devra à nouveau rincer la flaque de vomi que le fantôme du chat aura laissée dans la baignoire. Il ira ensuite à la buanderie chercher les draps souillés par une tache infectieuse de sang glaireux dans laquelle il s’était réveillé trois jours auparavant. Enfin, il effacera les messages de F. et de tous ceux qui s’obstinent encore à ne pas comprendre la situation.
Pour l’heure, J. reste dans son lit et se prépare à affronter tout le reste; toutes les surprises que lui a réservées le félin. Il laisse aller ses esprits encore ensuqués de songes. Il savoure la douce chaleur des couettes, pour une fois non souillées.
***
Somme toute, J. s’était assez facilement fait à l’idée que son appartement était hanté par le fantôme de son ancienne chatte, décédée à l’âge vénérable de dix-neuf ans. Elle avait passé la griffe à gauche il y avait de cela plusieurs décennies, de l’autre côté des océans, alors que J. habitait encore son pays natal. D’ailleurs, ce détail ne remettait aucunement en question sa conviction. Les chats ne parcourent-ils pas de gigantesques distances pour retrouver les maîtres qui les ont abandonnés ou perdus ? Et a-t-on jamais prouvé qu’un fantôme ne peut survoler les mers ?
Le fantôme en question avait d’abord été relativement discret, au point que J. avait mis du temps à le découvrir. Pas de spectre, pas d’ectoplasme hululant qui traverse les couloirs en flottant, pas non plus d’ombre sans corps sur les murs. Juste des bruits intermittents, le soir ou la journée : frottements, grincements, frêles soupirs, courses soudaines sur le plancher, fins miaulements… Puis il y eut des traces vandales, beaucoup plus perturbatrices. Ainsi, la chatte prenait un malin plaisir à répandre de la boue, de l’urine ou de la bave suintante sur les draps et les housses de couette. Ces dernières, en particulier, étaient régulièrement maculées d’anneaux de salive, suivant la constante habitude qu’avait eue sa chatte de téter la laine et d’accomplir ses pulsions mammifères. Il fallait à chaque fois tout faire laver à la buanderie et affronter la suspicion grandissante de la tenancière qui devait penser de J. qu’il était malade, incontinent, ou pire encore.
Sans compter tous les autres forfaits de l’animal : les lacérations de griffes sur les meubles et les rideaux, les crottes et les petites diarrhées sur les surfaces les plus diverses, les têtes de souris ou de taupes dans les armoires et le garde-manger. Ou encore cette autre manifestation, figurant parmi les premières et qui avait plus ou moins tout précipité dans la vie intime de J. : le vomi dans la baignoire.
***
F., un brin d’inquiétude dans la voix, demande à J. s’il s’est senti malade cette nuit :
— Non, pourquoi ?
— Il y a comme du vomi dans la baignoire…
Effectivement, près de la bouche d’évacuation, il y a un petit amas brun clair, liquide et granuleux à la fois, qui dégage une odeur rance de céréales mâchées. J. la rince machinalement, en expliquant gentiment à F. qu’elle n’a pas besoin d’inventer ce genre d’histoires pour dissimuler ses petits dérangements passagers.
— Je pourrais te dire la même chose, parce que je te jure que ce n’est pas moi.
— Ah. Alors c’est moi qui ai des règles douloureuses?
— Tu n’as pas besoin d’être passif-agressif.
— Je suis juste tranchant. Je n’aime pas la mauvaise foi.
***
À partir de ce jour, le vomi était revenu deux ou trois fois par semaine, à chaque fois que F. passait la nuit chez J. Sans compter que les souillures se diversifiaient : il y eut l’urine dans le lit dont les émanations les réveillaient au milieu de la nuit, ou bien les squelettes momifiés de petits oiseaux ou de lézards desséchés dans les bottes de neige et les gants qu’ils écrasaient en les enfilant le matin.
— Tu peux me le dire directement si tu as envie de me quitter et que tu ne supportes plus que je vienne chez toi. Pas besoin de tout ce harcèlement pervers morbide!
— Mais je te dis que ce n’est pas moi qui fais tout ça!
— Pourquoi est-ce que tu ne m’avoues pas tes problèmes? Je suis prête à les accepter. Je peux t’aider.
— Si tu crois pouvoir me gaslighter, tu rêves!
Et cætera. Ils avaient finalement rompu, mais le phénomène avait persisté.
***
Ma chère F.,
Malgré ton départ, les apparitions malfaisantes se poursuivent. J’ai davantage réfléchi, et je pense comprendre ce qui se passe :
1) J’ai constaté que les murs et les plafonds de mon appartement ne présentaient aucune fissure par lesquelles des liquides pouvaient passer.
2) J’ai définitivement rejeté l’hypothèse que j’étais psychotique et en mauvaise santé : comme discuté avec toi, les quantités de nourriture vomies ou déféquées correspondent à un estomac beaucoup plus petit que le mien (idem pour les quantités d’urine et la taille de ma vessie).
3) J’en suis arrivé à la conclusion que *Mia May*, l’ancienne chatte dont je t’ai parlé un jour, est en train de hanter l’appartement.
Tu peux revenir si tu le souhaites : je ne t’en veux plus. Je m’étonne de n’avoir pas pensé à tout cela avant…
J.
J. avait remarqué des touffes de poils sous le canapé du salon et le long de certains murs. Il s’était alors remémoré les dernières années de vie de sa vieille chatte domestique : des années d’agonie poignantes où son poil si soyeux s’était irréversiblement fait rêche et ses miaulements grinçants et cadavériques, où elle épuisait les pièces au milieu de la nuit, incapable de trouver le repos, torturée âme et chair par ses os et ses muscles craquants, râlant, appelant pathétiquement son maître qui ne venait que pour lui crier de se taire et la battre, ou au mieux lui jeter de façon brouillonne deux caresses et trois bouts de viande que, ne pouvant plus digérer, elle allait invariablement rendre avec ses tripes usées. Aux lendemains de ces nuits, le souvenir de l’injuste rage qui l’avait saisi quelques heures plus tôt, quand il voulait dormir, pinçait le cœur de J. Il éclusait son sentiment de culpabilité en lavant avec une pénitente patience les petits paquets flasques en se rassurant avec l’idée que sa chatte devait masochistement rechercher cette violence, la préférer à l’inexorable brasier intérieur qui rongeait ses flancs à petits feux.
Toutefois, cet état de choses avait duré trop longtemps et son empathie avait fini par s’émousser. Il avait été de plus en plus indifférent et s’était résigné à la profonde lassitude que sa chatte lui faisait vivre. En vieillissant, elle était devenue une chose, de plus en plus irrécupérable et déprimante, et c’est au fond pour son propre soulagement égoïste qu’il avait fait piquer l’animal.
Ma chère F.,
Après la piqûre, le corps a dû finir à l’incinérateur, comme une ordure. De fait, plus j’y réfléchis, plus je trouve tout à fait normal que Mia May me revienne en fantôme et me cause ces désagréments.
Au fond, qu’ai-je fait pour elle? Certes, il y eut de grands moments d’affection et de tendresse mutuelles, mais n’étaient-ce pas là des pis-aller pour cet animal captif, contraint de faire de nécessité vertu? Nos animaux domestiques ne souffrent-ils pas au fond du syndrome de Stockholm, qui fait à la victime aimer son bourreau, à l’otage son tortionnaire? Sa vie n’a-t-elle pas été soumise à ma constante tyrannie? Enfermement en appartement, assassinat de sa première portée, ablation de ses ovaires, abandons affectifs cyclothymiques, mesquineries arbitraires, prolongation indue d’une souffrance que sa dignité aurait mérité de voir abrégée et, enfin, évacuation brutale de sa dépouille.
La liste de mes crimes est longue et sans pardon possible.
Ton J.
P.S. : Considère cette lettre comme la dernière. Je suis désolé : c’est pour ton bien. Ne cherche plus à me recontacter.
J. avait ainsi refait sien ce mélange de résignation et d’apathie qui l’avait rempli pendant les années d’agonie de sa chatte. Il avait accepté à l’avance tous les fardeaux que ce revenant déciderait de lui faire porter : les bruits frénétiques et usants, les tissus sales qui ternissaient sa réputation dans le quartier, le rinçage rebutant de la baignoire, l’aspirateur à passer à genoux dans les recoins les plus secrets de l’appartement ou encore, depuis quelque temps, la solitude. Il avait décidé de rompre toute relation amoureuse, aussi bien pour éviter les malentendus et les gênes, que pour épargner à ses amantes le dernier tour qu’avait trouvé sa chatte : posséder ses amantes en les faisant miauler, se frotter partout sur les meubles ou bien lécher ses pieds. Lui-même n’avait pu résister à ces épisodes troublants, survenus aussi bien le jour que la nuit, généralement pendant l’amour. Il les avait appelées Mia May en les grattant derrière les oreilles et sous le menton, ou en caressant leur dos jusqu’à la base de la queue.
Ses amitiés avaient d’ailleurs suivi cette pente toxique. Il se détachait peu à peu des êtres qui lui étaient chers, s’appliquant à ne maintenir des rapports sociaux qu’avec des gens relativement indifférents à lui et qui ne le fréquentaient que par sens des formalités. Un à un, ses amis véritables le perdaient, le laissaient aller, lassés de son air invariablement taciturne et de ses rendez-vous sans cesse ajournés.
***
Toujours bien enveloppé dans sa couette, J. se dit qu’il va probablement déménager et s’offrir ainsi plusieurs mois de répit, peut-être même quelques années. Il ne se fait cependant aucune illusion : la chatte le retrouvera infailliblement. Il doit payer. Et il sait que pour elle, tout cela ne prendra véritablement fin qu’au moment où lui-même, vieillard isolé ayant fini par épuiser la patience de ses aides-soignantes mandatées d’office, finira dans l’incinérateur public comme une ordure.
Mia May doit d’ailleurs autant que lui avoir conscience de cette inéluctabilité, car elle en tire un certain apaisement. Tout en continuant de subir l’intensité de ses opérations de déprédation, J. ferme les yeux et la sent là, présente à l’intérieur de sa conscience, soyeuse et douce comme aux plus beaux jours de leur existence commune, le couvant de son regard tiède et reconnaissant, se frottant sur ses pensées pour s’y lover en ronronnant.
Mia May, le fantôme du chat de Joan Sénéchal est une nouvelle sur le glissement : Est-ce le réel qui se
dérobe, ou le narrateur qui dérive dans la psychose?
Joan Sénécal écrit depuis presque toujours : poésie, chansons, romans, théâtre, nouvelles, essais,
documentaires, etc. Enseignant de philosophie et père de trois enfants, il affectionne particulièrement
le fantastique, le réalisme social et les récits d'anticipation.
L’automne passé, il a publié aux Éditions Isatis 3,2,1… Zéro déchet!, un documentaire jeunesse sur le
gaspillage alimentaire, la suite de Les mange-gardiens – Halte au gaspillage alimentaire. Ces ouvrages,
tous deux illustrés par Yves Dumont, font partie de la Sélection Communication-Jeunesse.